Un problème de responsabilité ?

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Il y a un problème de responsabilité ?

Comment ?

Je me souviens de ma première colo en tant qu’animateur à Piriac sur mer. Un enfant n’arrivait pas à dormir. Je discute avec lui et lui demande s’il avait une idée de ce qui pourrait l’aider à trouver le sommeil. Il me répond que s’il pouvait sortir marcher un peu, ça lui ferait sans doute du bien. Je l’invite donc à essayer en faisant gaffe à ne pas faire trop de bruit. Il sort et marche un peu. Ayant aperçu l’enfant dehors, la directrice adjointe m’interpelle et me rappelle à l’ordre en m’expliquant comme c’était une mauvaise idée, que ça ne l’aiderait pas à dormir, qu’il essayait d’en profiter pour gratter sur la règle et que, de toute façon on ne pourrait se permettre d’accorder ceci à tout le monde et donc qu’il ne fallait absolument pas le faire… Elle me demande de le faire rentrer.

Voici comment est niée l’intelligence et la responsabilité de l’enfant, comment sont invalidées ses initiatives au nom de principes douteux et péremptoires.

Il y aussi ces élèves du Collège public Joseph Kerbellec de Queven qui voulaient organiser une fête des 3ème pour célébrer la fin de leur parcours commun. J’étais alors en charge de l’animation du foyer socio éducatif. Il viennent me voir, dépités parce qu’ayant proposé leur idée au conseil d’établissement, on leur a fait savoir que leur idée était très intéressante mais on leur avait donné un cahier des charges dissuasif hallucinant : 1 adulte devait être présent pour 5 élèves présents, la liste de tout le matériel mobilisé, de la chaine hifi à la petite cuillère ainsi que celles des gâteaux et boissons proposés devait avoir été préalablement établie et visée par le principal… et j’en passe. Les élèves sont démoralisés, l’arrivée d’une nouvelle CPE en cours d’année leur avait déjà supprimé tous les clubs, prétextant un besoin de personnel pour surveiller chaque recoin de la cour et interdisant les activités sans adulte présent. On leur avait aussi interdit les ballons, les raquettes de ping pong (considérées, je cite, “comme des armes blanches”), les flash mob dans la cour (“on ne sait pas si ça ne va pas dégénérer”) et leur avait annoncé une fouille systématique à l’entrée de l’établissement le dernier jour de classe.
J’accuse aussi le coup et leur dit : “Ok, c’est dur, mais vous avez la règle du jeu, faites le, remontez vous les manches et respectez leur cahier des charges, je suis sûr que si vous faites le tour de tous les pions, prof,  personnels d’entretien, de cuisine et parents sympa vous pourrez avoir suffisamment d’adultes partant”
Ragaillardis, ils y vont et réunissent même plus d’adultes que nécessaire, établissent les listes détaillées.
Après présentation au conseil d’établissement, un peu impressionné par la rigueur et la mobilisation déployée par des élèves dont il ignorait sans doute l’intelligence, le principal botta en touche et remis la question au prochain conseil, non sans avoir salué leur sérieux et leur application.
Pour finir le principal, au conseil suivant leur fit savoir, sans qu’il fut même question de date,  que cette fête était incompatible avec la tenues des épreuves du Brevet.
J’ai eu honte. Honte de bosser dans cette usine à découragement, honte de les avoir encouragés sur ce chemin, honte de ma naïveté.

Voilà comment on explose toute confiance envers l’autorité (si au moins ça pouvait les pousser à se révolter…) voilà comment on détruit la confiance en ses propres initiatives d’élèves qu’on est sensé rendre responsables. Une illustration trop réelle de la vanne de Coluche : “Il voudraient qu’on soit intelligents, et ils nous prennent pour des cons ! Et ben comment qu’on ferait alors ?”

Et puis il y a encore ce moment où deux personnes de jeunesse et sport visitent le Club Nautique du Pouldu dans lequel se fait de l’accueil de jeunes depuis 50 ans. Nous sommes en conflit ouvert avec la municipalité de Clohars Carnoët,  qui voit d’un mauvais œil notre indépendance historique alors qu’elle tente d’investir le domaine du loisir nautique. Le venue des inspecteurs est-elle une coïncidence, dans ce contexte ? Nous ne nous en inquiétons même pas. Ouverts à la critique et disposés à mettre en œuvre ce qu’il faut pour faire les choses intelligemment, on se dit que leur venue sera une occasion de faire les choses encore mieux.
Ils examinent les sanitaires qu’on venait de refaire, le terrain, les locaux, la yourte et les bateaux habitables déquillés et posés sur la pelouse pour en faire de l’hébergement, et ils disent :

  • Ah oui c’est super ça, vous avez un beau projet. Ah par contre ça là, les sanitaires c’est pas possible, c’est à la limite de l’insalubrité ! Et puis il faut tous les sanitaires en quadruple (un pour les filles, une pour les femmes, un pour les garçons, un pour les hommes)
  • Bon mais on en a 3 déjà ça ne peut pas aller ?
  • Non, on voit bien que vous n’avez jamais eu de problème d’agression sexuelle !
  • ??? Ah ben non ! Et on vous prie de croire qu’on espère bien ne jamais en avoir !
  • Et oui, nous on dit ça pour vous protéger, le jour où vous aurez une agression sexuelle, vous serez content d’avoir respecté les normes ! (Comme si, la norme nous protégeant, on pouvait se satisfaire de ça, sans veiller, sans protéger, sans construire du sens et du respect. Comme si, le jour où un drame arriverait, on pouvait se dire : « pas de soucis, on a rien à se reprocher, on avait 4 chiottes !»)
  • Et les bateaux posé à terre, c’est une super idée ! Mais vous ne comptez pas faire dormir des jeunes dedans ?
  • Ben si, bien sûr, pourquoi ?
  • Non non vous ne pouvez pas, c’est bon si vous être en mer, mais ce n’est pas homologué pour la terre ! Et cette yourte là, magnifique ! Vous ne pouvez pas l’utiliser.
  • Pourquoi ?
  • Pouvez vous me donner le dossier d’homologation de la yourte ? Vous pouvez utiliser des tentes Queshua (il y a une étiquette avec la norme CE), mais pas la yourte. Et j’en passe !

Je commence à me demander ce qu’ils vont me dire sur les pâquerettes de la pelouse pour lesquelles je n’ai aucun papier d’homologation…

J’essaye de me faire expliquer la logique qui sous-tend toutes ces normes mais les raisons pour lesquelles ces choses sont interdites sont obscures, les explications irrationnelles, et je fini par comprendre que pour ces gens, le monde se divise en deux catégories :
les choses homologuées et les choses interdites. C’est Brazil.

Voici à l’œuvre cette logique de grande échelle. Ces normes qui, appliquées par des gens convaincus ou zélés, débouchent certainement (encore que je n’en sache rien) sur une progression d’indicateurs statistiques. Des normes qui confisquent le jugement au profit de l’application, qui dispensent de la responsabilité au profit de l’obéissance.

On crée une société déresponsabilisée parce que dépossédée de son pouvoir sur les choses, de sa capacité de jugement, d’espaces de discussion et d’échange. La règle n’est plus une référence anthropologique, mais une valeur booléenne « vrai » ou « faux », validée scientifiquement comme “vérité” par des experts idéologisés. L’application de la règle n’est pas sujette à analyse collective, elle est sujette à sanction, à stigmatisation, à création d’ennemi public. L’expert n’est plus un allié mandaté pour creuser un aspect d’une question complexe, il est la vérité, l’instrument et la caution d’une confiscation de responsabilité. Au lieu d’en faire un outil qui fait référence commune et qui protège le faible du fort, on fait de la règle un outil binaire de répression et de pouvoir. Un outil pour construire de l’exclusion, pour dresser les uns contre les autres.

Et on s’étonne que la règle ne soit pas assez portée collectivement !

Et on prétexte qu’il faut gouverner, prévenir la panique, guider les irresponsables, éclairer ceux « qui ne sont rien », punir les contrevenants. Quand ça foire on dira qu’on a manqué de pédagogie, qu’on a pas réussi à expliquer aux gens ce qu’il devaient faire, sous-entendant à peine, histoire qu’on l’entende bien quand même, qu’ils sont trop cons pour comprendre.

Il y a un problème de responsabilité ?

Bien sûr ! À force de traiter les gens comme des êtres irresponsables à grand coup de généralisation, de statistiques, de normes hermétiques et péremptoires,  on construit un société de personnes déresponsabilisées, incapables d’assurer même leur propre sécurité. Celle-ci étant confié à des experts qui leur diront quoi faire. Notre responsabilité se borne à obéir. Et la responsabilisation se borne à surveiller et punir.
Pratique, mais fragile.

Quelle capacité avons nous alors pour réagir à l’imprévu ?
Combien de temps faut-il pour produire de nouvelles études, de nouvelles normes pendant que le bateau prend l’eau ?
Que puis-je faire pour les autres, moi qui ne suis pas un expert autorisé ?
Me faudra-t-il un diplôme pour relever une personne tombée à terre à mes pieds ?

Ivan Illich disait, en 1972 : « Tout le monde au Pérou ou au Mexique pourrait apprendre en deux semaines comment faire les analyses de sang nécessaires pour identifier les 90 % des maladies desquelles aujourd’hui les jeunes meurent, et d’administrer les médicaments correspondants. »

Les événements en cours nous alertent sur la nécessité d’imaginer des structures où les protagonistes sont à même de s’adapter aux imprévus. Où les protagonistes, faisant leurs les enjeux et les missions, sont en mesure d’inventer des organisations nouvelles, et de les porter en solidarité tout en respectant les réalités différentes de chacun et chacune.

À trop optimiser les chaînes de production et les processus de travail, à trop figer nos organisations, on risque, comme c’est le cas dans la crise que nous traversons, de devenir vulnérables à l’imprévu, au mouvement. Or ce qui fait le socle de notre travail est mouvant, forcément.

Cela nous invite à penser des organisations dynamiques et nourries des expertises de celles et ceux qui les vivent. Des organisations qui sont capables de produire une coopération efficace. Des organisations outillées pour se regarder fonctionner et s’ajuster rapidement. Des organisations qui donnent de la place au sens, à l’analyse et à la responsabilité qu’y déploient les acteurs et actrices de son quotidien.

Dans ces moments ou la norme n’arrive plus à encadrer la réalité, il y a un flottement grisant et effrayant à la fois, le sentiment de devoir décider soi-même, dans l’urgence du moment, le sentiment de retrouver un peu de pouvoir sur les choses, et l’espoir que ça pourrait déboucher sur un changement…

On pourrait, en tout cas, se souvenir de ça, de ce plaisir à trouver notre responsabilité. La conscience que faire face à la pire situation n’est pas la pire situation qui soit. Cette joie à être dans le moment présent, à faire des choix, à s’organiser, à bricoler, à imaginer des choses parce qu’il n’existe pas de recette, à réfléchir au passé et au futur, à s’approprier la destinée collective. Il faudra se souvenir de ça parce que ça revient vite, l’ordre et la norme. Et il serait bon, au moins, de lui faire prendre un peu de mouvement…

Ben